March 13, 2017 | 17e Edition du Forum de, Conférence, Featured

On a besoin d’une autre approche : de la démocratie ; de la politique ; de l’économie ; de la décentralisation ; du territoire ; du projet européen; du leadership européen ; de la gouvernance européenne ; du dialogue entre les sociétés; du commerce international ; de la monnaie ; de la finance.

En 2012, j’avais publié une lettre ouverte …(1) aux dirigeants politiques à l’occasion des élections présidentielles françaises. Au moment où l’audience des débats donnait l’impression d’un intérêt vif des Français pour la politique et d’une démocratie vivante, j’exprimais le sentiment inverse. Les cinq ans du mandat de François Hollande qui viennent de s’écouler ont hélas confirmé mon diagnostic. Un peu partout dans le monde, la crise de la démocratie est devenue visible, avec la montée de ce que certains appellent des démocratures, le discrédit général des responsables politiques, les replis nationalistes face à la nécessité de gérer des interdépendances mondiales, l’arrivée au pouvoir d’un Donald Trump.

Sauvons la démocratie ! Sauvons l’Europe ! Sauvons le climat ! Ces cris sont-ils l’expression de mon propre vieillissement, du sentiment d’assister impuissant à la déroute du monde où j’ai vécu l’essentiel de ma vie ? du désarroi face au monde qui se profile, celui des réseaux sociaux, du big data et du transhumanisme ? En un mot comme en cent, est-ce du conservatisme ? Peut-être, mais pas sûr. Car au fond tous ces mouvements qui nous entraînent, de la confiance dans les bienfaits de l’innovation technique, de l’hubris de la toute puissance de l’homme, de l’exaltation des intérêts nationaux, ne sont que la poursuite de tendances à l’oeuvre depuis plusieurs siècles, celles qui ont suscité l’émergence de l’ère anthropocène où l’activité humaine est devenue une force tellurique majeure. Cela a un nom : la fuite en avant.

La triple crise des relations, entre les personnes, entre les sociétés, entre l’humanité et la biosphère que nous décrivions dans la Plateforme pour un monde responsable et solidaire …(2) en 1993 est plus profonde que jamais et la perspective, ou si l’on veut l’utopie, de l’Alliance pour un monde responsable et solidaire, créer les conditions d’un dialogue planétaire entre les sociétés, plus urgente que jamais.

Pour sauver la démocratie, l’Europe ou le climat il n’est pas possible d’en rester aux certitudes, modes de développement ou institutions d’hier. Ce qu’exprimait le slogan popularisé lors de la COP21 : « changeons le système, pas le climat ». C’est vrai dans les autres domaines. On ne sauvera pas l’Europe sans changer la nature du projet européen et la manière de le construire. On ne sauvera pas la démocratie sans repenser ses fondements et ceux de la gouvernance. C’est là le paradoxe : c’est l’inertie des modes de pensée qui caractérise la fuite en avant dans l’innovation technique ; c’est au prix d’une profonde transformation de nos systèmes de pensée et de nos institutions que l’on pourra sauver l’essentiel de notre humanité. L’inertie du système juridique, supposé assurer les régulations nécessaires mais impuissant à le faire sans métamorphose en est l’illustration (3).

Je m’en tiendrai aujourd’hui à la scène française et à ce qui devrait à mon sens être au coeur des propositions des candidats. Rien de très nouveau par rapport à ce que je disais en 2012. C’est qu’hélas bis repetita.

On a besoin d’une autre approche : de la démocratie ; de la politique ; de l’économie ; de la décentralisation ; du territoire ; du projet européen; du leadership européen ; de la gouvernance européenne ; du dialogue entre les sociétés; du commerce international ; de la monnaie ; de la finance.

1. Une autre approche de la démocratie : un socle trans-partisan de réformes, nourri de dialogues citoyens

La pratique actuelle de la démocratie rend difficiles les changements structurels nécessaires. Or la démocratie ne survivra qu’à la condition de montrer qu’elle est un mode de gouvernance capable de répondre aux besoins de la société.

Les citoyens, dans l’exercice actuel de la démocratie, ont le sentiment de ne pas avoir prise sur les grandes transformations du monde, de n’exercer leur pouvoir que sur des enjeux secondaires. S’imaginer qu’on peut s’enfermer derrière des frontières nationales, pour échapper aux enjeux du monde, c’est casser le thermomètre pour faire tomber la fièvre. La démocratie doit avoir pour premier objectif de permettre aux citoyens de comprendre ensemble les défis du monde, de les hiérarchiser, pour être mieux en mesure de les relever. Du fait de l’ampleur des interdépendances entre le sociétés, la frontière entre l’espace domestique et l’espace planétaire, entre les affaires intérieures et les affaires étrangères s’estompe. Les peuples n’ont de prise sur leur destinée qu’en agissant de concert avec les autres. La polarisation des campagnes électorales sur les affaires intérieures éloigne de la démocratie là où elle s’imagine être au plus près des préoccupations immédiates des citoyens : là où la démocratie devrait dilater l’espace, elle le restreint.

La démocratie, telle qu’elle est pratiquée nous met également dans l’incapacité de relever les défis fondamentaux de nos sociétés. Nos scrutins majoritaires créent une logique du « vainqueur qui prend tout ». Cette logique ne serait pas trop grave si les partis politiques assumaient la nécessité de conduire des transformations structurelles dans la durée. Ce n’est pas le cas. Chacun ne semble rêver que de démolir ce que son prédécesseur a construit avec peine. Chaque mandat présidentiel est présenté comme une rupture décisive à laquelle la société ne croit plus ; quant aux dirigeants politiques, ou ils y croient et ils sont coupables d’incompétence, ou ils n’y croient pas et ils sont coupables de cynisme. Ces jeux politiques ont pour effet de renforcer considérablement la résistance au changement. Les réformes coulent comme de l’eau sur les plumes d’un canard, sachant que toute réforme sera probablement suivie dans les années à venir d’une « contre-réforme » : là où la démocratie devrait dilater le temps, elle le rétracte.

La démocratie et la politique ne retrouveront leur sens que si elles permettent à la société de s’orienter et si elles proposent une méthode pour la réformer. Il ne faut pas proposer une liste de mesures pour se singulariser des autres candidats mais identifier des « blocs de réforme », affirmer la nécessité, pour chacun d’eux, d’un tronc commun faisant l’objet d’un consensus entre les partis politiques qui se sentent vocation à gouverner, et que ce tronc commun soit la colonne vertébrale du changement à conduire de façon continue pendant plusieurs mandatures.

Le consensus entre les partis doit refléter un consensus au sein de la société, qui ne peut exister sans un débat long, approfondi, de bonne foi entre les forces sociales et entre les citoyens. C’est notamment à cela que peuvent servir les méthodes de démocratie délibérative, fondées sur le tirage au sort et la confiance dans l’intelligence des citoyens. La santé, l’éducation, la fonction publique, la sécurité, la transition énergétique, relèvent de cette démarche.

2. Une autre approche de la politique: une éthique et une méthode

La politique, ce n’est pas d’énoncer des mesures choc infaisables (500000 fonctionnaires en moins, un revenu universel élevé) c’est une méthode d’élaboration de réponses collectives à des questions complexes. C’est pourquoi démocratie et politique devraient se définir non comme la confrontation de programmes mais comme une éthique et une méthode. Une éthique de la responsabilité et du respect des faits et des citoyens : la démocratie repose sur l’optimisme méthodologique -la capacité des citoyens à comprendre les enjeux complexes- ; on peut la définir comme “ce qui rend les citoyens intelligents”. Mais la construction d’un véritable débat public, dans un contexte marqué par les automatismes du big data, qui tend à enfermer chacun dans sa propre bulle cognitive et émotive, appelle outre une éthique sans faille des méthodes rigoureuses. J’en ai esquissé les six principes dans ma lettre ouverte …(4) : adopter une démarche « de bas en haut », en partant de panels locaux ; créer dès le début du processus une très solide base de connaissances et d’expériences du local au mondial ; permettre l’expression de la diversité des points de vue ; recueillir et analyser en commun des expériences significatives; élaborer de façon pluraliste des « cahiers de propositions » ; analyser la dynamique de transformation du système.

J’aimerais entendre un candidat à la présidence dire : « en un mandat, je sais que je n’aurai pas changé la société française, mais si j’ai pu jeter les bases d’une mise en mouvement collectif, recréer au sein de la société française la confiance en soi et dans les autres qui lui fait aujourd’hui défaut, j’aurai le sentiment de ne pas avoir démérité. »

3. Une autre approche de l’économie et de la monnaie

Il ne suffit pas de rendre la France compétitive dans le grand jeu de la concurrence mondiale. Ce serait passer à côté des transitions essentielles. Croit-on que quelques mesures classiques suffiront à faire revenir en France, en Europe, la croissance du temps où les pays occidentaux, techniquement en avance, pouvaient drainer à eux les richesses naturelles du monde, en échange de produits industriels qu’ils étaient les seuls à savoir fabriquer ? Non ce temps ne reviendra plus. Imagine-t-on qu’en faisant la course en tête dans l’économie de la connaissance nous allons garder une supériorité technologique qui nous permettra de vendre quelques avions et centrales nucléaires en échange du labeur de peuples entiers ? Illusion, il suffit de visiter une université chinoise pour s’en convaincre.

Ce que nous devons faire au niveau français, européen et mondial, c’est inventer une nouvelle forme de croissance. Quelle croissance ? Que faut-il développer : l’emploi au sens le plus large du terme ; pas seulement pour assurer des ressources à chacun mais aussi pour renforcer notre cohésion, permettre à chacun de trouver sa place dans la communauté nationale. Emploi ou services non marchands, comme tous ceux, immenses, négligés, qui se rendent au sein des familles, entre voisins, à travers ces millions de bénévoles sans qui notre société se serait déjà défaite c’est ce qui tisse notre communauté nationale bien plus sûrement que des célébrations et des drapeaux. Et que faut-il épargner ? L’énergie fossile, les ressources naturelles non renouvelables. Et comment fonctionne notre économie ? De façon absurde, en utilisant la même monnaie, l’euro, pour ce qu’il faudrait développer et ce qu’il faudrait épargner !

Même un enfant comprendrait que ça ne peut pas marcher. On a besoin de deux monnaies : une monnaie pour ce qu’il faut développer, le travail, une monnaie pour ce qu’il faut épargner, l’énergie. Et quelle est cette monnaie énergie ? C’est la quantité d’énergie non renouvelable, d’origine fossile ou nucléaire, à laquelle chacun a droit, selon un principe de justice. C’est ce que l’on appelle des quotas. Ils se réduiront d’année en année. Loin de bloquer la croissance, ça va la transformer radicalement, la relancer sur des bases nouvelles. Car on dispose de nombreux scénarios techniques, comme celui de Negawatt, montrant ce qu’il est techniquement possible de faire mais ils disent peu sur les moyens d’y parvenir.

4. Une autre approche de la décentralisation à partir du concept de gouvernance à multi-niveaux

Parmi les angles morts des idéologies de droite et de gauche : le fait qu’aucun problème aujourd’hui ne peut être résolu à un seul niveau de gouvernance et que la légitimité de la gouvernance repose sur sa capacité à produire à la fois plus d’unité et plus de diversité. La décentralisation a été laissée au milieu du gué faute de penser dans les termes du vingt et unième siècle le mode d’articulation entre les échelles de gouvernance. En insistant sur le partage des compétences entre les échelles plutôt que sur l’exercice de la responsabilité partagée on perd sur les deux tableaux, la cohérence d’ensemble et l’autonomie des territoires. C’est sur la théorie et la pratique de la subsidiarité active qu’il faut fonder la nouvelle étape de la décentralisation

5. Une autre approche des territoires et de la gouvernance territoriale

Il faut affirmer le nouveau rôle des territoires. Ils seront un des acteurs pivot du 21ème siècle, aux côtés des filières globales de production. Ils vont jouer un rôle déterminant dans la transition vers des sociétés durables.

C’est aussi dans nos régions et dans nos villes que commence à se réinventer la démocratie. C’est à cette échelle territoriale que l’on peut gérer, de façon concrète, à la fois la cohésion sociale, le respect de l’équilibre entre la société et son environnement, l’efficacité économique. Il est là le véritable défi de la décentralisation.

 

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